Schopenhauer : Le désir et ce qui manque toujours
Tu l’as voulu pendant des mois. Peut-être pendant des années.
Ce travail. Cette maison. Cette personne. Cet argent. Cette reconnaissance.
Et tu t’es dit : « Quand je l’aurai, enfin, je serai bien. »
Puis tu l’as obtenu.
Tu as été heureux.
Et quelque temps plus tard, quelque chose s’est remis à manquer.
Comme si le bonheur reculait chaque fois que nous pensions enfin l’avoir rattrapé.
C’est précisément ce qu’Arthur Schopenhauer avait observé dans l’être humain.
Quand nous désirons quelque chose que nous n’avons pas, son absence nous pèse. Nous imaginons qu’une fois ce désir comblé, quelque chose en nous sera enfin apaisé.
Et lorsque nous obtenons enfin ce que nous désirions, le bonheur est bien là. Parfois intense.
Mais peu à peu, nous nous habituons.
Ce qui était autrefois un rêve devient le décor ordinaire de notre vie. Et notre regard recommence à chercher ailleurs. Vers un autre désir. Vers quelque chose qui manque encore.
C’est de là que vient l’une des idées les plus célèbres de Schopenhauer : la vie oscille entre la souffrance et l’ennui.
Nous souffrons lorsque le désir n’est pas satisfait. Et lorsqu’il l’est, le soulagement ne dure pas toujours : un nouveau manque finit souvent par prendre sa place.
Et il y a quelque chose d’assez bouleversant là-dedans : combien de choses que nous possédons aujourd’hui ont été autrefois des prières, des rêves, des attentes ?
Combien de fois avons-nous dit : « Si seulement… »
Et maintenant que ce « si seulement » fait partie de notre vie, nous oublions parfois que nous l’avons un jour attendu de tout notre cœur.
Mais il ne faut pas enfermer Schopenhauer dans le cliché d’un philosophe pour qui tout serait sombre, absurde et sans issue.
Sa pensée ouvre aussi des portes : l’art, la contemplation, la compassion, le détachement.
Tous ces instants où l’homme cesse un peu de courir derrière ce qui lui manque et retrouve une autre manière d’habiter sa vie.
Et pour moi, il y a aussi la foi. Peut-être même que c’est l’une des plus grandes portes.
Parce que la foi ne signifie pas ne plus avoir de désirs, de projets ou d’ambitions. Elle peut simplement nous apprendre que notre paix ne peut pas dépendre entièrement de leur réalisation.
Désirer quelque chose, faire tout ce qui est possible pour l’obtenir… puis comprendre que notre existence ne s’effondre pas si la vie en décide autrement.
Et surtout apprendre à regarder aussi ce qui est déjà là.
Parce qu’à force de chercher ce qui manque, nous pouvons devenir aveugles à ce que nous avons.
Schopenhauer nous laisse finalement avec une question terriblement actuelle :
Et si une partie de notre épuisement ne venait pas de tout ce qui nous manque… mais de cette conviction qu’il nous manque toujours quelque chose pour être enfin heureux ?