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Couverture de Crainte et Tremblement de Søren Kierkegaard
La Bibliothèque Vivante · Spiritualité chrétienne & religions
Søren Kierkegaard

Crainte et Tremblement

Que reste-t-il de la foi lorsqu’elle nous conduit là où la raison ne suffit plus ?
Carte d'identité

Søren Kierkegaard (1813-1855), philosophe et écrivain danois, publie Crainte et Tremblement en 1843 sous le pseudonyme de Johannes de Silentio. Le livre prend pour centre l'un des récits les plus vertigineux de la Bible : Abraham reçoit l'ordre de sacrifier son fils Isaac. Kierkegaard ne cherche ni à rendre cette scène confortable ni à la transformer en leçon morale facile. Il s'en sert pour interroger la nature même de la foi. Que signifie croire lorsque l'exigence divine paraît entrer en conflit avec ce que la raison et la morale universelle peuvent comprendre ? Qu'est-ce qui distingue Abraham d'un meurtrier ou d'un fanatique ? Peut-on parler d'une relation absolue de l'individu à Dieu sans détruire l'éthique ? À travers Abraham, Kierkegaard explore le paradoxe, l'angoisse, le silence, le renoncement et ce qu'il appelle le « chevalier de la foi ». Ce n'est pas un manuel pour justifier l'irrationnel : c'est un livre qui refuse de rendre la foi facile, rassurante ou immédiatement traduisible en raisonnements.

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La porte

Il existe des histoires religieuses que nous connaissons si bien que nous finissons parfois par ne plus les entendre. Nous savons déjà comment elles se terminent, alors nous traversons leur violence comme si elle n'avait jamais vraiment eu lieu. Kierkegaard fait exactement l'inverse avec Abraham : il ralentit l'histoire jusqu'à nous obliger à trembler avec elle.

Abraham a attendu un fils pendant des années. Isaac est l'enfant de la promesse, celui par lequel l'avenir doit se poursuivre. Puis vient l'ordre incompréhensible : prendre ce fils, partir vers le mont Moriah et l'offrir en sacrifice.

Nous connaissons la suite : le sacrifice n'aura pas lieu. Mais Abraham, lorsqu'il se met en route, ne peut pas simplement vivre l'épisode comme un lecteur qui connaît déjà la dernière page. Il marche avec l'ordre reçu, avec son amour pour Isaac et avec l'impossibilité d'expliquer ce qu'il fait.

C'est là que Kierkegaard ouvre la porte : si nous retirons à la foi tout ce qui dérange la raison, tout ce qui expose, tout ce qui oblige à avancer sans garantie visible, parlons-nous encore de foi ou seulement d'une manière religieuse de nommer ce que nous comprenons déjà ?

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L'histoire, comme je te la raconterais

Kierkegaard publie Crainte et Tremblement à trente ans. Derrière le livre se trouve aussi une histoire personnelle : sa rupture avec Regine Olsen, la femme qu'il aimait et qu'il avait pourtant choisi de quitter. Il ne faut pas réduire Abraham à cette biographie, mais le thème du renoncement à ce que l'on aime traverse profondément son œuvre.

Le livre commence presque comme une obsession. Kierkegaard imagine plusieurs versions de l'histoire d'Abraham. Et si Abraham avait essayé de protéger Isaac de la vérité ? Et s'il avait perdu la foi ? Et si Isaac avait compris ? Ces variations ont une fonction : empêcher le récit de devenir une image pieuse sans chair.

Car vu de l'extérieur, le geste d'Abraham est effrayant. Un père part avec son fils pour le sacrifier. Si nous supprimons immédiatement cette horreur parce que « Dieu intervient à la fin », nous supprimons aussi le problème que Kierkegaard veut penser.

Il compare alors Abraham au héros tragique. Le héros tragique peut accomplir un acte terrible, mais il peut encore l'expliquer par une loi morale supérieure et compréhensible par tous. Il sacrifie quelque chose de particulier au nom de l'universel. Sa douleur peut être immense, mais son geste reste traduisible dans le langage commun.

Abraham, lui, ne peut pas expliquer son geste de cette manière. L'éthique lui dit précisément le contraire : un père doit aimer et protéger son fils. S'il prétend agir au nom d'une exigence supérieure qui ne peut être rendue universelle, il entre dans ce que Kierkegaard appelle le paradoxe de la foi.

C'est ici qu'apparaît l'expression célèbre et difficile de « suspension téléologique de l'éthique ». Elle ne signifie pas simplement que la religion autoriserait à violer la morale lorsqu'on prétend avoir reçu un ordre divin. Kierkegaard pose une question philosophique beaucoup plus dangereuse : peut-il exister une relation absolue à l'Absolu qui ne puisse pas être entièrement médiatisée par l'universel ?

Le problème est immense, parce que de l'extérieur Abraham ressemble au fanatique. Kierkegaard le sait. Il ne fournit justement aucun critère facile qui permettrait à n'importe qui de déclarer : « Dieu m'a parlé, donc les règles ne s'appliquent plus à moi. » Au contraire, il montre combien la position d'Abraham est solitaire, angoissante et impossible à communiquer.

Abraham ne devient pas grand parce qu'il comprend. Il devient la figure de la foi parce qu'il se tient dans le paradoxe. Il croit à la promesse et il obéit à l'ordre qui semble détruire cette même promesse.

Kierkegaard distingue alors le mouvement de la résignation infinie et celui de la foi. La résignation infinie peut dire : je renonce à ce que j'aime, je l'abandonne dans le fini et je trouve une forme de paix dans ce renoncement. C'est déjà un mouvement immense.

Mais le chevalier de la foi accomplit, selon Kierkegaard, un mouvement supplémentaire et paradoxal. Il renonce et pourtant il croit qu'il recevra, « en vertu de l'absurde », ce qu'il a accepté de perdre. Abraham ne marche pas vers Moriah simplement comme un homme qui a fait le deuil d'Isaac. Il continue à croire à la promesse.

Cette expression, « en vertu de l'absurde », ne signifie pas que Kierkegaard célèbre la stupidité ou le non-sens. Elle désigne ce qui ne peut plus être produit par un calcul rationnel des probabilités. La raison ne peut pas montrer comment Abraham pourrait à la fois perdre Isaac et conserver la promesse liée à Isaac.

C'est pourquoi la foi n'est pas, chez Kierkegaard, une opinion confortable sur l'existence de Dieu. Elle engage l'existence entière. Elle commence précisément à l'endroit où aucune démonstration ne peut supprimer le risque.

Le silence d'Abraham devient alors essentiel. Comment pourrait-il expliquer à Sarah ce qu'il va faire ? Comment l'expliquer à Isaac ? S'il pouvait traduire son acte dans une justification morale que tout le monde reconnaît, il ne serait plus dans le paradoxe qui intéresse Kierkegaard.

Mais ce silence est aussi ce qui rend le texte dangereux et fascinant. Car nous avons besoin du langage commun, de l'éthique et de la responsabilité pour vivre ensemble. Kierkegaard ne nous offre pas une formule permettant de contourner cela. Il nous laisse au bord du problème.

Et c'est peut-être précisément son intention. Nous aimons parfois parler de foi comme si elle consistait à adhérer à des réponses. Crainte et Tremblement nous présente une foi qui ne supprime pas la question, qui ne supprime pas l'angoisse et qui ne transforme pas Abraham en personnage paisible sachant exactement comment tout va finir.

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Le cœur battant

Le cœur de Crainte et Tremblement tient dans un paradoxe : Abraham doit renoncer à ce qu'il aime le plus et pourtant continuer à croire à la promesse. Kierkegaard place ainsi la foi dans un espace où la raison ne peut plus fournir de garantie, mais où l'homme croyant ne reçoit pas pour autant le droit confortable de transformer son incompréhension en certitude.

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Mon regard

Ce qui me frappe dans ce livre, c'est que Kierkegaard rend la foi beaucoup moins confortable que certains discours religieux. Nous parlons parfois comme si croire signifiait posséder davantage de certitudes que les autres. Chez lui, la foi est presque l'inverse : elle commence lorsque l'on ne peut plus tout sécuriser par la preuve.

Abraham me dérange justement parce que je ne veux pas que cette histoire devienne facile. Dès que nous disons : « il savait que Dieu arrêterait son geste », nous avons peut-être déjà retiré au récit ce que Kierkegaard veut nous faire sentir. Abraham marche. Isaac est là. Et l'avenir promis semble entrer en contradiction avec l'ordre reçu.

Mais il y a une limite que je trouve essentielle à dire aujourd'hui. Ce texte ne devrait jamais devenir une permission donnée à quelqu'un de commettre l'injustice au nom d'une voix intérieure, d'une révélation privée ou d'une certitude religieuse. L'histoire d'Abraham est précisément exceptionnelle chez Kierkegaard. Dès qu'un homme utilise Dieu pour obtenir sur les autres un pouvoir que l'éthique lui refuse, nous ne sommes plus devant le tremblement d'Abraham mais devant un danger très humain : sanctifier sa propre volonté.

C'est peut-être là que le livre devient particulièrement actuel. Nous voyons combien il est facile de dire « Dieu veut », « la vérité exige », « ma cause est supérieure » et de donner ensuite à notre violence une apparence sacrée. Kierkegaard ne résout pas ce problème pour nous, mais il empêche au moins de traiter la foi comme une évidence tranquille.

Abraham ne parade pas. Il ne transforme pas son épreuve en supériorité morale. Il ne fonde pas un mouvement autour de son expérience. Il tremble et marche seul. Cette solitude ne suffit évidemment pas à prouver qu'il a raison, mais elle distingue son expérience de celui qui utilise immédiatement le religieux pour gouverner les autres.

Je trouve aussi très forte la différence entre résignation et foi. Il est parfois plus facile de dire : « j'accepte de perdre cela, je n'attends plus rien ». Il y a une noblesse dans le renoncement. Mais Kierkegaard demande encore autre chose : pouvoir renoncer sans transformer le renoncement en désespoir.

Dans une vie, nous rencontrons évidemment des situations infiniment moins extrêmes que celle d'Abraham. Un projet s'effondre, une relation nous échappe, une porte se ferme, quelque chose que nous avions cru promis n'arrive pas. Nous pouvons accepter le réel. Mais pouvons-nous rester ouverts à la vie sans exiger de savoir immédiatement comment elle va réparer ce qui a été perdu ?

C'est là que je trouve le livre fécond au-delà même du christianisme. Il touche une expérience spirituelle très profonde : accepter que Dieu ne soit pas réductible à notre compréhension de Dieu. Nous voulons parfois une foi qui confirme notre logique, nos attentes, notre conception du juste et même notre calendrier.

Mais si Dieu est Dieu, il y aura nécessairement un point où notre intelligence ne l'enfermera pas. Cela ne signifie pas renoncer à l'intelligence. Au contraire : il faut pousser la raison aussi loin qu'elle peut aller pour savoir précisément où commence ce qu'elle ne peut plus garantir.

Le danger serait de baptiser trop vite « mystère » ce que nous n'avons simplement pas voulu examiner. La foi n'est pas une excuse pour penser moins. Chez Kierkegaard, elle coûte trop cher pour être une paresse intellectuelle.

Et puis il reste cette image du chevalier de la foi. Kierkegaard ne le décrit pas comme quelqu'un d'extraordinaire à regarder. Il peut ressembler à n'importe qui. Il marche dans le monde ordinaire, mange, travaille, aime les choses simples. Son rapport à l'Absolu ne le transforme pas nécessairement en personnage spectaculaire.

J'aime beaucoup cette idée : peut-être que la profondeur spirituelle n'a pas toujours l'apparence de la profondeur. Elle ne parle pas nécessairement fort. Elle ne cherche pas toujours à être reconnue. Quelqu'un peut porter intérieurement un vertige immense et continuer à accomplir les gestes les plus ordinaires.

Au fond, Kierkegaard me laisse moins avec une définition de la foi qu'avec une exigence : ne jamais utiliser le mot « foi » trop facilement. Si elle ne coûte rien à notre besoin de maîtrise, si elle ne rencontre jamais le doute, le risque ou l'impossibilité de tout expliquer, peut-être parlons-nous encore de croyance, d'habitude ou d'identité — mais pas encore de ce tremblement qu'il essaie de penser.

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Pour en parler avec intelligence

Crainte et Tremblement paraît en 1843 sous le pseudonyme de Johannes de Silentio. Kierkegaard y médite principalement le récit biblique du sacrifice d'Isaac en Genèse 22.

Le livre oppose notamment le héros tragique, dont le sacrifice peut être compris dans le cadre de l'éthique universelle, à Abraham, dont l'acte ne peut pas être justifié de cette manière.

La « suspension téléologique de l'éthique » désigne la possibilité paradoxale envisagée par Kierkegaard d'un rapport absolu de l'individu à Dieu qui place, dans le cas exceptionnel d'Abraham, la finalité religieuse au-dessus de l'universel éthique. C'est précisément ce qui rend le texte problématique et non une règle générale de conduite.

Kierkegaard distingue aussi le « chevalier de la résignation infinie », capable de renoncer à ce qu'il aime, du « chevalier de la foi », qui accomplit le renoncement tout en croyant paradoxalement qu'il recevra le fini à nouveau.

L'expression « en vertu de l'absurde » ne célèbre pas l'irrationalité pour elle-même. Elle indique que le mouvement de la foi ne peut pas être déduit d'un calcul rationnel ou garanti par les probabilités humaines.

Le livre est donc moins une défense de l'obéissance aveugle qu'une exploration du paradoxe religieux, de la solitude de l'individu devant Dieu et de l'impossibilité de réduire entièrement la foi à une morale ou à une démonstration philosophique.

La pépite

La foi commence peut-être moins lorsque toutes les questions ont reçu une réponse que lorsque l'on cesse d'exiger de Dieu qu'il entre entièrement dans la mesure de notre compréhension.

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Ce que ça laisse en toi

Quand tu quittes Crainte et Tremblement, Abraham n'est peut-être pas devenu plus simple. Et c'est probablement une bonne chose. Certaines histoires religieuses ne devraient pas être domestiquées trop vite. Elles doivent continuer à nous interroger.

Le livre peut d'abord te faire regarder ta propre définition de la foi. Est-ce croire parce que tout paraît cohérent ? Parce que tu as reçu des réponses ? Parce qu'une communauté partage les mêmes certitudes ? Ou existe-t-il un endroit plus intérieur où croire signifie continuer à avancer sans posséder toute la carte ?

Il peut aussi te rendre plus prudent devant ceux qui parlent trop facilement au nom de Dieu. Plus une parole religieuse prétend suspendre les exigences ordinaires de justice, plus elle devrait susciter notre vigilance. Abraham n'est pas une formule disponible pour justifier nos volontés.

Kierkegaard laisse également une question sur ce que tu es capable de remettre entre les mains de Dieu. Non pas sacrifier une personne ni renoncer à ton discernement, mais regarder les choses auxquelles tu t'accroches comme si toute ta vie dépendait d'elles : une réussite, une relation, une image de toi, un avenir précis.

Peut-être que la résignation dit : « je peux survivre si je perds cela ». Et peut-être que la foi ajoute : « même si je ne comprends pas ce qui vient ensuite, je refuse de croire que toute possibilité de sens s'arrête ici ».

Alors deux questions restent : que devient ta foi lorsqu'elle ne peut plus s'appuyer sur ce que tu avais prévu ? Et jusqu'où peux-tu accepter le mystère sans jamais utiliser ce mystère pour renoncer à ta responsabilité envers les autres ?

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